1, 2, 3, roi du silence

Est-ce ironique de choisir d’écrire sur le silence ? De vouloir en parler, justement, du silence ?

J’ai participé ces deux derniers mois au programme de réduction du stress basé sur la pleine conscience (ou « mindfulness »), mis en place par Jon Kabat-Zinn aux Etats-Unis et popularisé dans le monde entier.

Après 6 semaines de méditation et d’intégration de la pleine conscience dans la vie quotidienne a eu lieu la fameuse « journée de pleine conscience », se déroulant dans le silence complet. C’était ma première expérience de silence « choisi ».

Lors de ma formation en Inde en janvier, une de mes amies en avait fait l’expérience. Elle avait inscrit sur sa main « I am in silence today », et présentait sa paume de main en souriant à quiconque lui adressait la parole. Son ressenti à la fin de la journée était mitigé, mais elle avait continué le lendemain. Je n’étais pas prête alors à jouer le jeu. J’avais besoin du peu d’interaction sociale qu’on peut trouver dans l’ashram, où les temps de repas, de cours, de yoga et de méditation sont déjà silencieux !

Mais cela commençait à faire son petit chemin dans ma tête. J’avais eu également l’occasion de parler avec plusieurs personnes ayant fait l’expérience de la retraite de méditation Vipassana : 10 jours de méditation ! en silence ! sans contact avec le monde extérieur – ça paraît encore complètement dingo. À ce sujet, je vous conseille ce magnifique documentaire qui parle de l’expérience Vipassana de milliers de prisonniers en Inde.

Au final, si ma journée silencieuse a été longue et parfois difficile, j’en suis ressortie apaisée. Mais j’avais l’impression d’avoir encore pas mal de choses à digérer.

Si la méditation silencieuse paraît apporter sagesse et sérénité (sur le papier !), alors pourquoi a-t-on tellement de mal à laisser place au silence dans la vie de tous les jours ?

Laisser place au silence

Vous retrouvez-vous souvent dans des situations sociales, familiales ou professionnelles, où vous vous retrouvez à « meubler » une conversation superficielle, pour éviter à tout prix le silence ? Trouvez-vous gênant ou insupportable d’être avec quelqu’un sans parler ? Pourquoi est-ce si difficile d’apprendre à se taire ?

« Il faut deux ans pour apprendre à parler et toute une vie pour apprendre à se taire »

Proverbe chinois

On a tendance à l’oublier… mais la communication passe également par les silences. Les musiciens, les orateurs, les comédiens en savent la valeur et apprennent à en tirer le meilleur : le silence donne le rythme et ponctue, il permet aux choses importantes d’être entendues.

Une question de modération

Dans la philosophie indienne, et bien d’autres, si les retraites silencieuses sont indispensables pour atteindre la sagesse et la libération de soi, on n’est pas obligés d’aller dans ces extrêmes. En vérité, il est question plutôt d’apprendre la modération dans l’usage de la parole.

C’est d’ailleurs le premier des accords toltèques : ‘Que votre parole soit impeccable‘. Il s’agit de parler avec intégrité, de ne dire que ce qu’on pense. De cultiver la modération dans ses propos : ne pas en dire trop, ni trop vite.

Et comme les grands philosophes se rencontrent, la légende des trois tamis de Socrate est également très parlante :

Un jour, quelqu’un vint voir Socrate et lui dit :
– Ecoute Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.
– Arrête ! Interrompit l’homme sage. As tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ?
– Trois tamis ? dit l’autre, empli d’étonnement.
– Oui, mon bon ami : trois tamis. Examinons si ce que tu a as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est de celui de la Vérité. As tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ?
– Non; je l’ai entendu raconter, et …
– Bien, bien. Mais assurément, tu l’as fait passer à travers le deuxième tamis. C’est celui de la Bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n’est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ?
Hésitant, l’autre répondit : non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire …
– Hum, dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis, et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as à me dire …
– Utile ? Pas précisément.
– Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier

J’essaie d’y penser de temps en temps, quand je me surprends à parler pour ne rien dire, à colporter des potins, à critiquer quelqu’un. Est-ce important ou utile ? Est-ce bienveillant ? Est-ce constructif ? Est-ce que je me sens légitime à parler de ça ? Est-ce que cette discussion nous grandit ?

default

C’est difficile, certes, quand la moitié de nos interactions sociales se font autour de discussions sur les autres. Si parfois, on a du mal à mettre fin à une conversation inconfortable, il est toujours possible de ne pas y prendre part, de ne pas mettre de l’huile sur le feu en alimentant les ragôts ou rumeurs.

Préserver son énergie

Au delà des conversations négatives, les logorrhées ou bavardages incessants ne sont pas en reste : quelle énergie à perdue à parler sans s’arrêter ! D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement de parole : les conversations de groupe sans fin sur whatsapp ou autres réseaux peuvent également vite se transformer en spirale infernale, où on se perd à essayer de suivre et participer (#guilty). Il serait peut-être plus sage de préserver son énergie pour des choses plus constructives.

À vouloir trop parler, d’ailleurs, on noie souvent l’essentiel.

Je me suis moi-même souvent (!) prise au piège de vouloir sur-communiquer. Mettre les choses à plat. En m’auto-persuadant de l’importance de l’honnêteté, brandissant l’épée de la quête de la vérité. Mais est-ce utile de tout dire ? Toutes les choses ne sont pas forcément bonnes à dire, ou à entendre, et nous sommes les premiers à en faire les frais.

« Les mots sont des fenêtres, ou ils sont des murs » (Marshall Rosenberg)

Les mots qu’on utilise peuvent être des armes, qui laissent des blessures bien difficiles à soigner. De la même façon, le silence peut être violent.

S’enfermer dans le mutisme, dans la bouderie, est une forme de communication violente, qui se ferme au dialogue, refuse la rencontre, et se désengage d’une relation. Le « silent treatment » – qui peut aller de faire la gueule à un refus total de communiquer – est un silence lourd de reproches, de non-dits. Ce type de silence passif-agressif est un véritable mur, qui sépare les gens et peut être très mal vécu. Un silence de soumission – quand on encaisse sans rien dire, quand on baisse la tête, et les bras, n’est pas non plus ce qu’on recherche.

Savoir accueillir le silence

« Il est tellement facile de regarder sans voir, d’écouter sans entendre, de manger sans rien goûter, et même de toucher les autres sans être conscient des émotions que l’on échange »

Jon Kabat-Zinn

On dit souvent que le silence est d’or. Il faut l’avoir vécu pour le reconnaître. Avez-vous déjà goûté à ce précieux silence ? Avez-vous été tellement confortable et en confiance avec des proches que vous pouviez apprécier le silence côte à côte, sans ressentir de besoin de parler ? Savoir être avec l’autre, pleinement, sans chercher à « combler » de « vide », est une vraie richesse.

À la fin de ma journée de pleine conscience, j’ai eu un sentiment étrange, comme l’envie de préserver, ou protéger, ce fameux silence. Ne pas « reconnecter » tout de suite avec le monde extérieur. Attendre, juste un petit peu avant de rallumer le smartphone et se plonger dans les sollications et notifications.

Finir par rompre le silence, certes car on ne peut pas se taire à jamais, mais en économisant et choisissant ses mots, car on ne doit pas oublier à quel point ils sont précieux. Choisir son interlocuteur, car il/elle est important. Et aussi, bien sûr, l’écouter pleinement.

« Regarde-le quand il te parle, écoute-le, le laisse pas chercher ailleurs l’amour qui devrait y avoir dans tes yeux »

Suprême NTM

Sources de sagesse :

The sound of silence, Simon & Garfunkel

Au coeur de la tourmente, la pleine conscience, Jon Kabat-Zinn

Doing Time, Doing Vipassana, un documentaire d’Eilona Ariel & Ayelet Menahemi

L’art de faire la paix au quotidien, Anne Ducrocq

Les accords toltèques, Miguel Ruiz

Les mots sont des fenêtres, ou ils sont des murs, Marshall Rosenberg

Laisse-pas traîner ton fils, Suprême NTM

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s